La laïcité, c’est aussi le respect des non croyants !
Les fêtes de fin d’année sont l’occasion de parler de laïcité.
Après son discours sur l’identité nationale à La Chapelle-en-Vercors le 12 novembre dernier , le président de la République vient de livrer, dans le Monde du 9 décembre, sa nouvelle vision du débat. Il y rappelle sa conception de la laïcité, « principe de neutralité et non principe d’indifférence » envers les religions, et demande fermement aux musulmans de respecter « le pacte social et civique » français. Les croyants doivent « savoir se garder de toute ostentation et de toute provocation » insiste-t-il aussi, dans une allusion implicite au débat sur le port du voile intégral
A la Chapelle en Vercors, le chef de l’Etat s’était essayé à une définition de l’identité française, en convoquant tour à tour au risque de contradictions les racines chrétiennes et les vertus de la laïcité, la Révolution, l’Ancien Régime et les Lumières, le terroir et le métissage.
Cette nouvelle contribution au débat réduit spectaculairement la question de l’identité nationale à la présence de l’islam en France et en Europe. Le propos s’adresse explicitement aux musulmans, « à mes compatriotes musulmans », insiste le chef de l’Etat. Il leur rappelle sa conception de la laïcité, qui « n’est pas le refus de toutes les religions mais le respect de toutes les croyances » et les assure de sa volonté de lutter contre « toutes formes de discrimination » à leur égard. Deux ans tout juste après son discours sur la « laïcité positive » prononcé au Latran, puis à Riyad dans lequel il louait le rôle essentiel des « croyants »dans la République, le chef de l’Etat exige désormais de leur part « une humble discrétion »…
Parallèlement, Nicolas Sarkozy ramène l’islam à l’immigration et semble réduire l’immigré à sa religion. « Respecter ceux qui arrivent c’est leur permettre de prier dans des lieux de culte décents…»
Si le chef de l’Etat semble défendre la laïcité dans ce texte, cette « séparation du temporel et du spirituel », c’est pour mieux détruire celle ci dans une autre formule : « la laïcité ce n’est pas le refus de toutes les religions, mais le respect de toutes les croyances ». La laïcité c’est aussi le respect des non-croyants. La seconde religion en France est, d’après les sondages, celle des non-croyants….Au demeurant, le mot République n’est guère prisé par le chef de l’Etat : il ne l’utilise qu’une seule fois dans sa tribune…
Un discours qui évolue en fonction du moment ou des auditoires à conquérir
En fait Nicolas Sarkozy dit aujourd’hui le contraire de ce qu’il a asséné et accompli au cours de ces dernières années. Il fut un temps, pas si lointain, où il soulignait la place centrale du religieux , les vertus des sondages ethniques ou de la discrimination positive comme moyen de rétablir l’égalité des chances.Bref celui qui dit vouloir lutter contre le communautarisme en était le plus le fidèle artisan…
Une illustration : l’ouvrage écrit par Nicolas Sarkozy en 2004 « La République, les religions et l’espérance » ; un livre de combat contre une conception stricte et ambitieuse de la laïcité à la française, qualifiée de “sectaire”. Il envisageait même de modifier l’article 2 - selon lequel « l’Etat ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte » pour financer des lieux de culte sur fonds publics. Percevant que cela ne passerait pas, il s’est vite rabattu sur une solution plus discrète : décloisonner les associations de type 1905 et de type 1901 pour pouvoir financer le religieux via le culturel….
Un chapitre entier était même consacré à la reconnaissance des « nouveaux mouvements spirituels », du nom donné aux Etats-Unis à ce que nous appelons en France des sectes. On pense à des mouvements comme les Témoins de Jéhovah ou la Scientologie, incroyablement préservés lorsque Nicolas Sarkozy était ministre de l’Intérieur. En 2008, Michèle Alliot-Marie annonçait ainsi vouloir revoir « les qualifications pénales” envers les “dérives sectaires ». Pour les assouplir, bien sûr. La “laïcité positive”, c’est-à-dire à l’anglo-saxonne, n’a donc pas fini de nous surprendre….
« La République, les religions, l’espérance » (2004) : une revanche sur l’esprit des lumières…
Dans ce livre , Nicolas Sarkozy s’emploie à réduire la République à une simple machinerie institutionnelle. « Est ce une faute pour l’homme politique que de s’interroger sur le sens de l’existence. A la République, le temporel, c’est à dire l’organisation de la vie telle qu’elle est ; aux religions , le spirituel, c’est à dire la réflexion sur le sens et le pourquoi de la vie. » Difficile de mieux défendre une conception fataliste de l’ordre établi. « Je vis un engagement républicain, mais la République n’est pas une fin en soi, ce n’est pas l’alpha et l’oméga ». L’on ne saurait être plus clair !
Comme le souligne Michael Darmon dans son livre « Sarko star » ( 2006), le volontarisme des religions au service d’une activité de régulation de la sphère publique constitue l’un des fondements d’une « gouvernance Sarkozy ». Cette dernière s’inspire de l’organisation des communautés religieuses dans la société américaine. « Ce que Nicolas apprécie dans le modèle américain, c’est son esprit fondateur » expliquait Cécilia Sarkozy.
La loi de 1905 renvoyée aux oubliettes…
Empruntant le masque de l’indignation, Nicolas Sarkozy affirme : « on trouve naturel que l’Etat finance un terrain de football, une bibliothèque , un théâtre, une crèche, mais à partir du moment où les besoins sont cultuels, l’Etat ne devrait plus engager un centime ». C’est pourquoi il estime « qu’il est temps de poser la question du financement national des grandes religions et celle de la formation nationale républicaine des ministres du culte ».
C’est pourquoi, il souhaite qu’une réflexion soit engagée sur la possibilité pour l’Etat et les collectivités locales « de garantir les emprunts pour la construction d’édifices religieux, à l’instauration d’avantages fiscaux pour les fidèles qui participent au denier du culte et à une redéfinition des travaux de confortement » ; « pour la formation des ministres du culte, l’Etat pourrait participer en nature en quelque sorte, en mettant à disposition des enseignants dans les matières autres que spirituelles, en prêtant des locaux, en signant des conventions avec les représentants des religions pour former des ministres du culte français ».
Et de se faire plus précis « aider à la formation des prêtres permettrait d’assouplir les contraintes budgétaires qui pèsent sur celle-ci et favoriserait peut-être une meilleure répartition des séminaires entre les diocèses » , appelant de ses vœux une évolution des mentalités, il souhaite que « les échecs d’hier servent de leçons pour demain, on craint les imams, l’islamisme, au début du siècle dernier, on disait la même chose des curés, on regardait d’un mauvais œil les patronages et les groupes scouts ». Il se dit convaincu « qu’il faut prendre en compte le fait spirituel et l’importance de la question religieuse…la foi et l’engagement des citoyens croyants sont positifs pour la nation ».
Nous sommes en fait très loin de l’esprit et du texte de la loi de 1905 qui préconise la liberté de conscience.
De la République à la logique communautariste :
Interrogé sur la création de l’institution représentative du culte musulman, Nicolas Sarkozy tranche sans précaution « pour un musulman croyant, comme pour un musulman non croyant, l’islam est une partie de son identité, la question de la représentation de l’islam en France est donc importante y compris pour un musulman athée » …
Ce que Nicolas Sarkozy nomme pudiquement « compléments à la loi de 1905, sans que soit modifiée pour autant la structure profonde » n’est rien moins qu’un bouleversement. Il évoque la situation des « 5 millions de musulmans » comme s’il n’existait pas, en leur sein, une majorité de non pratiquants…amalgame révélateur s’il en est.
« Non le port du voile islamique en France n’est pas nécessairement le signe de l’attachement à un islam radical, mais « essentiellement un réflexe identitaire »; concernant l’UOIF (proche des frères musulmans), le ministre considère « qu’elle représente une partie de la jeunesse musulmane française, ajoutant « je suis par ailleurs convaincu que lorsqu’un radical est intégré dans une structure officielle, il perd de sa radicalité car il devient partie prenante du dialogue ». (pour mémoire, à l’occasion du Congrès de l’Union des Organisations Islamiques de France en avril 2003, il précisait dans son discours : « comme votre religion est plus récente , elle « doit être démystifiée par la connaissance et le respect ». …
A propos du communautarisme « ceux qui prétendent combattre le communautarisme ne se rendent pas compte que souvent ils l’enracinent. Nous avons aujourd’hui moins à craindre de l’expression des différences que leur négation. La mondialisation qui conduit à l’uniformisation, doit nous inciter à mieux respecter les racines des personnes. Puisque le monde s’uniformise, chacun éprouve le besoin de retrouver son identité profonde ». On voudrait démontrer que la fatalité mondialiste et le repli communautaire sont indissociables que l’on ne s’y prendrait pas autrement.
Interrogé sur la loi sur la laïcité, le futur chef de l’Etat indique « qu’il n’était pas favorable au principe d’une loi lui préférant le dialogue et la persuasion » et d’affirmer « les choses sont allées assez loin puisque la commission Debré a purement et simplement proposé l’interdiction de tout signe religieux à l’école hésitant même à étendre la mesure à l’enseignement confessionnel. Cette loi de prohibition n’était ni plus ni moins que de l’intégrisme laïque ».
-Remplacer le lien social par le lien religieux : un objectif ?
Nicolas Sarkozy croit « au besoin de religieux pour la majorité des femmes et des hommes de notre siècle », il oppose d’ailleurs les jeunes qui ont la foi à ceux qui pratiquent « un agnosticisme désespéré »… « Ma conviction longuement mûrie est que le besoin d’espérer est co-substantiel à l’existence humaine et que ce qui rend la liberté religieuse si importante est qu’il s’agit en réalité d’une liberté d’espérer ». L’auteur engage le lecteur à comprendre ce livre « comme un appel à la tolérance », tolérance qui atteint vite ses limites quand les laïques sont qualifiés de « sectaires » quand ils ne sont pas traités carrément d’« intégristes » ; quant aux athées, ils sont décrits comme des hommes « sans espérance »….
Les discours du Latran et de Riyad
Le discours de Latran (20 décembre 2007) est un manifeste global qui définit, selon Sarkozy, le rapport de la société humaine au fait religieux. Mais si le président a le droit d’être un catholique de tradition et de coeur , c’est une conviction qui relève de sa sphère privée !
Ce discours est en rupture totale avec les prises de position des précédents présidents, c’est une transgression et une relecture de l’histoire de France, qui cesse d’être une matière scientifique pour devenir un récit politique…. Le président a décidé de gommer la version républicaine avec l’émergence de la nation souveraine, opposée à Église et à l’ancien régime monarchiste. Au Latran le président de « tous les Français » s’était livré à une lecture cléricale et déplacée de la loi 1905. « En 1905, la loi de séparation des Églises et de l’État fut un évènement douloureux et traumatisant pour l’église de France ” affirmait le Pape dans un discours aux évêques de France le 11 Février 2005 ; A peu de chose près les propos tenus par Sarkozy au Vatican « Je sais les souffrances que sa mise en oeuvre (de la loi de 1905) a provoquées… »
Discours devant le Conseil consultatif Riyad/ Arabie Saoudite/14 janvier 2008
Le président de la République, hors des frontières peut se révéler un missionnaire passionné du Christ, comme lors de sa visite papale… Il a récidivé cette fois-ci en Arabie saoudite, où il a célébré, devant le Conseil consultatif du royaume « le Dieu unique des religions du Livre. Dieu transcendant qui est dans la pensée et dans le cœur de chaque homme. Dieu qui n’asservit pas l’homme mais qui le libère. Dieu qui est le rempart contre l’orgueil démesuré et la folie des hommes. Dieu qui par-delà toutes les différences ne cesse de délivrer à tous les hommes un message d’humilité et d’amour, un message de paix et de fraternité, un message de tolérance et de respect.» …. D’ailleurs, si on le suit, la laïcité est chose à relativiser: « J’ai le devoir de faire en sorte que chacun, qu’il soit juif, catholique, protestant, musulman, athée, franc-maçon ou rationaliste, se sente heureux de vivre en France, se sente libre, se sente respecté dans ses convictions, dans ses valeurs, dans ses origines. Mais j’ai le devoir aussi de préserver l’héritage d’une longue histoire, d’une culture, et, j’ose le mot, d’une civilisation. Et je ne connais pas de pays dont l’héritage, dont la culture, dont la civilisation, n’aient pas de racines religieuses. ». Autrement dit: on a le droit, en France, de penser ce que l’on veut, mais la religion a un droit d’aînesse ! Autres superlatifs : « La France et l’Arabie saoudite partagent les mêmes objectifs d’une politique de civilisation »…. « Quand Sa Majesté le Roi Abdallah rencontre le Pape, ce geste a plus d’importance pour la paix et pour l’avenir de la civilisation que bien des conférences internationales »….
« Regardons ce que la République doit à l’Ancien Régime », ou comment Nicolas Sarkozy réécrit l’histoire en permanence…
Dans son discours à La Chapelle en Vercors assène : « Pas un libre-penseur, un Franc-maçon, un athée qui ne se sente au fond de lui l’héritier de la Chrétienté qui a laissé tant de traces profondes dans la sensibilité et dans la pensée….Regardons ce que la morale laïque des instituteurs de jadis doit à la morale chrétienne qu’on enseignait au Catéchisme. En confondant trop souvent la laïcité avec le refus de toutes les religions, on n’a pas non plus rendu service à la République. Car la laïcité ce n’est pas le refus de toutes les religions. C’est le respect de toutes les croyances et la neutralité de l’Etat. Il y a dans le sentiment religieux qui vient du fond des âges quelque chose de profondément respectable. Et ce que nous avons aujourd’hui à construire, c’est bien une société où chacun s’efforce de comprendre et de respecter l’autre…. « Depuis deux cents ans, à part l’expérience sanglante de la Terreur, nul totalitarisme n’a menacé nos libertés. C’est que la culture française est irréductible au totalitarisme » : ne se rendant même pas compte de l’énormité de ce qu’il affirme, le président de la République a énoncé ce mensonge juste avant d’affirmer qu’en 1989, avec la chute du « Mur de la honte », « les valeurs de la démocratie et de la République triomphaient ». Ainsi entendue, la France serait, à la fois, une éternité dont « la morale chrétienne » serait le socle ; une distinction dont l’élitisme suppose le refus d’une égalité niveleuse ; et une discipline dont l’observation respectueuse suppose obéissance et cohésion. Une France,n’hésite t’il pas à affirmer en 2009 celui qui la préside, où la République est surtout débitrice de l’Ancien Régime dont elle aurait « accompli le vieux rêve capétien d’une France une et indivisible et d’un Etat dominant les féodalités ».
« Ce débat sur l’Identité nationale est un débat noble. Il est fait pour les femmes et les hommes qui aiment leur pays, qui veulent en être fiers affirme le chef de l’Etat.Ceux qui ne veulent pas de ce débat, ceux qui en ont peur de parler de l’identité nationale, au fond, cette identité, ils ne la connaissent pas, sinon au lieu d’en avoir peur ils en seraient fiers. Raison de plus pour ouvrir le débat, pour que chacun réfléchisse à ce que c’est l’identité nationale française »
Cependant un élément laisse songeur sur la sincérité de Nicolas Sarkozy sur ce thème de l’identité nationale… Dans l’ouvrage d’Eric Branca et Arnaud Folch, « Le mystère Villiers » (octobre 2006), on peut découvrir une confidence faite par Nicolas Sarkozy à Philippe de Villiers qui n’est pas prêt de l’oublier :« Tu as de la chance, Philippe, toi tu aimes la France, son histoire, ses paysages. Moi, tout cela me laisse froid. Je ne m’intéresse qu’à l’avenir » !
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30 décembre 2009 à 7:48
J’espère que cette fois-ci le PS ne fera pas la même erreur qu’en 2004 lorsqu’il avait voté la loi interdisant les signes religieux ostentatoires à l’école, ce qui de fait avait conduit des jeunes gens (sikh) ou filles (musulmanes) à être exclu-e-s des établissements scolaires publics. A mon sens, la laïcité ne peut être synonyme de relégation, a fortiori vers les écoles confessionnelles.
30 décembre 2009 à 7:49
je suis tout à fait en accord avec Dylan
30 décembre 2009 à 7:50
Je suis tout à fait pas d’accord: la loi sur les signes religieux a bien marché, nous sommes le pays où il y a le plus d’unions mixtes notamment parce que les principes laïques sont forts… notre modèle marche mieux qu’au RU, en Belgique ou en Allemagne. Et sinon, je suis effectivement plus d’accord avec Sarko que Villiers: la France est un projet plus qu’un passé… mais pour Sarko, ce n’est qu’un projet personnel.
30 décembre 2009 à 7:50
La “laïcité” dans le discours de la droite national-libérale est le nom que prend le racisme pour rester respectable à notre époque. J’étais contre la loi sur le voile en 2004 (et mino au sein de NG à l’époque!), au motif que cette “loi laïque” était proposée par une droite motivée par la peur communautarisée du petit-blanc contre “l’islamisation de la France” (ah pardon, j’oubliais, la loi concerne TOUS les insignes religieux…). Et ça n’a pas changé aujourd’hui… La gauche a mieux à proposer en matière de laïcité, et en nettement plus révolutionnaire: un athéisme postchrétien contre l’Ordre moral, enfin…